« Là où la sobriété t'abandonne, s'arrête ton enthousiasme. »


HÖLDERLIN


Il existe des secrets en écriture que le lecteur assidu quête au détour d'une œuvre, de l'apprentissage d'une langue qui a pour vocation de rester unique, de ne pouvoir être remplacée, plébiscitée et qu'il ne veut pas voir dévoilés. En peinture, la tâche des secrets est toute autre; dans un premier temps, cacher le métier, dans d'autres temps, masquer l'inspiration et traiter la matière : pigments, formats, supports. Le piège de l'expressivité est toujours saillant, l'intention et l'intensité confondues une fois de plus.


Ces pièges, Guenoun ne les évite pas, il en fait son limon. Un limon de volcan éteint peint avec des cendres et du charbon de bois.L'effroi, la crainte et la compassion dont nous pourrions être victimes à la vue de ces grands formats nous jettent dans l'expectative : la douleur peut-elle être si opaque ? À quoi bon cette tourbe, comment identifier les tourments ?


La toile comme membrane d'un monde invisible, fourbu, cureté depuis la prime enfance. Que voit-on là : des photos de classe, des portraits de famille, la bouille de l'artiste, des œuvres citées : là Ingres, Goya ailleurs, des foules sans visage ...Une peinture thématique soit, qui pousse le biographique au point de non-retour où refuser la peinture est refuser l'artiste, une peinture sans défenses ou une peinture de défenses où le jeu cruel et insatiable de l'artiste consiste à mettre en joue sa vulnérabilité et la cribler de référents pas tous masqués. Rien de moins confidentiel qu'exhiber sa douleur, son mal à être, son mal à peindre. Aucune faveur ne sera acceptée ni quémandée, le déplaisir n'est pas à l'ordre du jour, si cela ne vous parle pas, tant pis. C'est là que la monstration prend toute sa grandeur. Le besoin d'être secouru, pour le moins d'être accepté voire aimé, prend plusieurs formes : quand une blessure est montrée, elle a déjà eu lieu, elle porte le témoignage de lésions et de doléances antérieures.Le nombre et la taille des cicatrices importent peu, nous assistons là en atelier ou dans les lieux d'exposition au relevé d'appentis, à ce qui subsiste de décombres une fois la couleur, la profondeur, la luxuriance châtiées.


C'en est fait du ravissement, de la contemption d'œuvres qui peuvent rassasier et rassurer. Etrangement, placés en porte à faux au cœur de « l'inquiétante étrangeté» chère à Freud, nous pouvons, le souffle coupé, tourner les talons ou préférer des travaux moins insolites, moins «personnels».Guenoun interroge l'antériorité de l'intériorité ou plus exactement, le passé, les événements antérieurs, les biographèmes le tarabustent tellement qu'il parvient à condamner l'acte de sublimation dans une peau de chagrin, un shiboleth. Il travaille depuis vingt ans sur l'impossible à sublimer. D'où l'on vient, que parlons-nous, où vont les morts ? Les fantômes qui hantent nos vies ont droit au chapitre. Vieilles images, cartes postales, ex-voto, photos de quotidiens, feuilles de journal, la liste des ingrédients et des textures est assez longue, par contre la gamme des sujets se veut restreinte : le premier cercle, les plus proches parents, les siens (ceux que l'on croit connaître et qui demeurent souvent les plus chargés de mystère). Les affinités avec certains artistes, Ingres ici présent par les planches de dessin de Montauban pas simplement reproduites comme exercices de style mais comme placets, comme passé de l'indicatif, créent des correspondances, un espace de collatéralité pictographique et imaginatif où subsiste toujours le douloureux problème de l'incarnation, du caractère spectral des apparitions et des disparitions, la soif d'avoir à prouver le deuil abreuvé jusqu'au vertige, jusqu'à l'opacité. Ai-je encore envie d'avoir besoin ? Le désir de ce qui a disparu, le désir de l'obsolescence, chasse la fugacité et la tempérance.


En un mot comme en cent, Guenoun ne travaille pas sur les souvenirs mais sur la mémoire chaulée. Pas la chaux vive, mais une chaux morte. Non conditionnée, non subventionnée.



Emmanuel LOI